Alain Charriras est administrateur de la Société civile pour l'administration des droits des artistes et musiciens interprètes (ADAMI) et musicien

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Compte-rendu écrit de l'interview:

Question 1
Si vous deviez identifier deux évolutions majeures dans les pratiques de consommations et d'écoute musicale des quinze dernières années, lesquelles seraient-elles?

  • L'apparition de l'internet qui a révolutionné le mode de consommation et que les acteurs de la musique n'ont pas vu venir. Les maisons de disques ont essayé de garder la maîtrise de la distribution sans vraiment y parvenir.

  • L'achat au titre, à la carte.

  • Le format MP3

  • L'échange de musique, car on a tendance aujourd'hui à considérer l'art comme quelque chose de gratuit.

Les jeunes se sont saisis des outils numériques et en ont détourné les usages pour en faire ce qu'ils voulaient. Ils copient, s'échangent des fichiers, les remixent et les transforment. Mais il est difficile de prévoir les évolutions dans les usages. Alors qu'aujourd'hui le standard est à la Haute Définition, dans le son, dans l'image, avec les nouvelles consoles de jeux, les formats les plus échangés sont pourtant les MP3 et les DiVX. Les gens préfèrent consommer, écouter, et découvrir, même si la qualité est moyenne avant d'acheter. Le fait de payer « pour voir » est de moins en moins accepté...

Nous ne sommes plus dans une économie de la rareté, nous sommes entrés dans une économie de flux, comme l'ont bien compris les nouveaux géants, Google et Yahoo. C'est le phénomène de matching par exemple. C'est une nouveau type de bouche à oreille.

Si vous vous projetez dans 15 ans, comment ces évolutions pourraient-elles dérouler leurs conséquences?


Ces phénomènes vont continuer, l'opérateur Free propose déjà un système d'échange personnel ftp de 1 gigabit, sans passer par les réseaux Peer to Peer, les possibilités d'échanges ne vont pas se tarir. C'est un bien, c'est la découverte qui suscite la création. Les musiques métissées se vendent très bien en France, l'échange et le brassage sont positives pour la création. Les biens rivaux défendus par les Majors ne sont peut-être plus pertinents.

D'un autre coté, on trouve les téléchargements légaux, par exemple comme le propose SpiralFrog avec l'accès au catalogue d'Universal gratuitement financé par la publicité, qui est une sorte de licence globale.

Pour les artistes, le public est roi, c'est lui qui fait les artistes et les vedettes, peut-on lui imposer, des supports sur lesquels écouter la musique, sur tel matériel, de telle façon? Il faut qu'il puisse choisir d'écouter des morceaux en MP3 alors qu'on lui propose de la Haute Définition.

Question 2
Si vous deviez identifier deux innovations majeures dans la manière dont les entreprises du secteur exploitent les possibilités économiques ouvertes par le numérique et les réseaux, lesquelles seraient-elles?

  • La copie numérique permettant de créer un clone parfait d'un morceau de musique.

  • L'autoproduction des artistes grâce aux possibilités offertes par le numérique.

  • La classification offerte par le numérique et les fichiers MP3. On peut d'ailleurs aujourd'hui commencer à classer par type de musique, par goût, par ambiance, etc.

  • Itunes d'Apple.

  • La musique par abonnement.

La plus grande innovation est l'apparition de Itunes d'Apple, c'est le monde de l'informatique qui a implanté d'autorité un système mondial. Avant les maisons de disque ont été frileuses, elles n'ont par exemple, pas ouvertes leurs catalogues à des startup comme FranceMP3 et Vitaminic qui n'ont pas survécu. Apple a contourné les maisons de disques en allant voir directement les artistes, ils ont cherché des contenus pour pouvoir vendre des appareils.

La musique par abonnement est une très bonne formule. Il faut pouvoir écouter avant d'acheter, on peut toujours aller dans des magasins « physiques » pour écouter, mais c'est plus simple de chez soi face à son ordinateur.

Le mauvais coté de ces dernières années, c'est le manque d'innovation et la frilosité des industries de contenus, par exemple, elles n'ont pas vu venir le marché des sonneries sur téléphones, où les acheteurs peuvent dépenser plusieurs euros pour une seule sonnerie.

Question 3
En supposant qu'il subsiste un échange important de fichiers musicaux non commerciaux (couvert ou non par des dispositions de type « licence globale »), comment l'industrie musicale pourrait-elle retrouver les moyens de générer des revenus suffisants, afin de trouver le chemin de la croissance?

La bataille autour de la licence globale s'est déroulée autour du découpage du partage des revenus éventuels de sa mise en place. Les revenus auraient été partagés dans les mêmes proportions que ceux de la copie privée, 50% aux auteurs, 25% aux artistes, 25% à la production. La licence globale de fait mise en place par Universal et SpiralFrog financée par la publicité se base sur le partage des contrats de disques, 9% pour l'auteur, 8% pour les artistes et le reste pour la maison de production.

On redoute que demain, les acteurs de l'informatique comme Apple ou Microsoft rachètent les maisons de disques. Les sociétés de gestions de droits n'auront plus leur place et le mode de redistribution afin de soutenir les nouveaux talents se tarira. Ils disposeraient de toute la chaîne de l'artiste au consommateur. Jean-Marie Messier était peut-être un visionnaire en achetant les contenus et les tuyeaux.

La rémunération directe va disparaître au profit de nouvelles formes de rémunérations certaines existent, le merchandizing, la publicité, mais d'autres sont à inventer, les forfaits (comme la redevance de la télévision), des taxes sur l'upload, etc.