Ariel Kyrou a été rédacteur en chef de la revue Actuel de 1989 à 1993 , auteur de "Techno Rebelle, un siècle de musiques électroniques" (juin 2002, Denöel) et est aujourd'hui directeur associé de Moderne Multimédias et conseiller à la rédaction de Chronic'art.

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Compte-rendu écrit de l'interview



Evolution et mouvement de fond


Pour Ariel Kyrou, la dématérialisation de la musique a démarré avant même le succès du MP3 et du P2P, qui en ont été l’accélérateur. Le passage du vinyl au CD, notamment, est l’un des premiers actes forts de cette dématérialisation. On passe de l’analogique au numérique, et on en profite pour revoir le catalogue dans son intégralité. Remise à zéro, donc.

Cette dématérialisation de la musique représente un mouvement de fond.

La capacité d’échanger de la musique, non plus seulement avec ses proches et autres connaissances, mais avec le monde entier, est un deuxième mouvement fondamental.

Le troisième mouvement, au-delà des deux premiers, c’est la perte de valeur de la musique, tout comme l’information perd de la valeur lorsqu’elle devient surinformation partout répétée de la même façon, et sous une apparence gratuite de surcroît – que ce soit via les blogs, la télé ou les quotidiens gratuits financés par la pubs. La musique a perdu de son « sens », sa « densité », sa « raison », sa « consistance ». Ce sentiment qu’il n’est pas nécessaire de rémunérer les artistes, ou plutôt cette façon de ne même pas y penser, n’est qu’une simple conséquence de cette lente et néanmoins puissante perte de consistance. Cette perte de valeur au sens noble a certes connu une accélération avec l'apparition du P2P, mais le processus était d’ores et déjà engagé depuis longtemps par les maisons de disques elles-mêmes. Non par les labels à forte identité comme ECM , Rune Grammofon, Plush, Harmonia Mundi, Real World ou encore Ninja Tune, qui créent des repères références, et donc de la consistance, mais par la course au profit des majors et aux rebondissements de l’histoire des industries musicales. Le CD, déjà, s’est révélé un support bien moins durable qu’on ne le croyait, moins encore que le vinyl si facilement craquant. Autre exemple : lorsque Philips quitte Polygram et propose le CD enregistrable au grand dam de la profession, nous vivons une nouvelle étape de cette descente aux enfers de l’inconsistance. Et puis il y a l’invasion terrible de « produits » musicaux à la télévision. Et les pubs télé, avec apparition de logos de majors. Soit la fin de l’ambiguïté du rock n’ roll, que Kyrou résume ainsi dans un discours imaginaire de la major à l’artiste : « Moi, major du disque, je sers ta carrière, je markette, je vends, etc, mais je n’apparais pas aux yeux du public. Toi, le musicien, tu peux même cracher sur moi, ce n’est pas grave, car je suis là pour te servir, récolter et redistribuer les deniers en douce. »
Plus prosaïquement, on va dépenser beaucoup d'argent pour promouvoir une musique « produit », issue par exemple de la real TV, sans que cette musique soit durable comme le sont ou l’ont été les œuvres et les carrières d’un Bashung ou d’un Brassens, pour ne citer qu’eux. « Crise » aidant, les majors réduisent la taille de leurs catalogues, et font pression sur leurs équipes pour que la musique soit rentabilisée à court terme, grâce par exemple aux SMS surtaxés. Qui se souviendra dans cinq ans du nom du gagnant de la Star Academy ? Le système actuel de promotion et de médiatisation se nourrit lui-même de la perte de valeur de la musique, et cette perte de valeur renforce encore la nécessité pour le système de promotion de vendre plus, mais moins longtemps, toujours les mêmes produits. La musique est devenue un produit, que l'on markette, distribue, et consomme comme un objet de la grande distribution.

Quelques pistes et solutions face à cette triple évolution.

L’un des enjeux majeurs consite à redonner tout son sens et sa consistance à la musique et à l'acte musical en changeant d'attitude face à elle. Il faut ouvrir le champs des possibles, ne pas se cantonner au « mainstream ». Il convient de comprendre que cette notion même de « mainstream » n’a pas de sens. « Soul Makossa » de Manu Dibango était-il « mainstream » ? C’était la face B d’un 45 tours à la gloire de l’équipe de foot du Cameroun, promis à l’oubli. Il a suffi d’un DJ, au loft de New York, pour qu’il devienne finalement un tube planétaire. Le « mainstream » est un terme idiot car personne ne sait ce qui marche ou pas. Et que des tas de disques peu connus vibrent de trouvailles… qui pourraient toucher des dizaines de milliers de gens, à la façon de cet obscur 45 tours du saxophoniste africain…

Alors, en vrac, il faudrait :
  • Créer des émissions radio ou télévisuelles, proposant du jazz, pourquoi pas aventureux, de la musique classique et électronique, etc. Des émissions conçues par des amateurs pour des amateurs, avec de la passion, de la subjectivité…
  • Travailler à la visibilité de musiques aujourd'hui noyées dans la surinformation, en créant des liens entre l'hier et l'aujourd'hui et des modes nouveaux de connaissance et de partage. Et en s’appuyant sur le labels à véritable identité.
  • Inventer un service public de la musique (sans la lourdeur du service public) qui donnerait la possibilité de pouvoir écouter toutes les musiques de moins d’un mois gratuitement afin de découvrir, de connaître, d'apprendre, d'augmenter sa culture musicale et de passer du rôle du « consommateur » à celui de « l'amateur ».
  • Permettre l'accès à la diversité musicale dans cette vraie logique de service public, afin d'éduquer, car les professionnels, notamment les médias, ne font plus aujourd'hui leur travail de filtre subjectif et de défrichage.
Si l’accès de tous aux musiques et à la création devenait de cet ordre de la nécessité publique, de l’ordre du bien commun à partager, avec des échelles, des hiérarchies multiples et parfois contradictoires, le privé trouverait dès lors toute sa place dans la valeur ajoutée et les services. L'actualité immédiate, les produits avec des bonus, les rencontres avec les artistes, les bootlegs, les concerts privés, etc. trouveraient, chez ces consommateurs devenus amateurs, tout leur sens et leur non-sens.
  • S'appuyer sur le « fair use » une fois que l'on aura bien délimité les champs d'action, d’une part d'un possible service public de la musique, d’autre part d’une offre commerciale s’assumant comme telle. C'est-à-dire travailler à ce que chacun comprenne la différence qu'il y a entre les musiques que je découvre (gratuitement) et celles qui me bercent, que j'écoute et que je réécoute, qui ont pour moi une telle « valeur » que le passage à l'achat pour les acquérir deviendra logique.
Bref, faire en sorte que ceux qui en ont les moyens réachètent demain de la musique, avec des services nouveaux ou pourquoi pas une proximité avec des artistes, suppose d’abord un travail de jugement subjectif, une façon de redonner toute sa consistance à cet art : la musique. Non pas pour condamner la variété prédigérée mais pour valoriser le plaisir durable, l’engagement que représente l’achat d’un titre, d’un disque, d’une œuvre.