Question 1
Si vous deviez identifier deux évolutions majeures dans les pratiques de consommations et d'écoute musicale des quinze dernières années, lesquelles seraient-elles ?

Questions subsidiaires
• Quel rôle le numérique joue-t-il dans ces évolutions (déclencheur, catalyseur, etc.)
• Si vous vous projetez dans 15 ans, comment ces évolutions pourraient-elles dérouler leurs conséquences ?


Le fait marquant tient à ce que l’écoute musicale est devenue nomade et ceci non pas seulement à cause du numérique mais depuis 1979 en fait avec l’apparition du walkman. Le numérique n’a fait ensuite que démultiplier les possibilités techniques en opérant une dématérialisation totale de la musique et le transfert des fichiers. Par ailleurs, à l’évidence, nul ne peut nier la pratique de l’échange de données, considérablement novatrice, mais qui, dans le domaine musical, a pris une tournure très dangereuse pour la propriété littéraire et artistique. Je crois à ce sujet que les échanges de fichiers pourront et devront même à terme s’inscrire dans un cadre légal, fondé sur l’autorisation et la rémunération des ayants droit, à condition que celle-ci soit assise sur la réalité économique de la filière musicale et non sur le seul postulat du consentement à payer (très peu !) du consommateur. Il s’agit au fond de préparer l’internet deuxième génération en mettant en place des services à forte valeur ajoutée seuls à même de construire une économie saine de la création et de la diffusion musicale. L’internet première génération a en effet absolument ignoré ces paramètres et la musique n’a servi que de produit d’appel pour le développement du haut débit. Ce n’est pas un cadre susceptible d’être pérenne.


Question 2
Si vous deviez identifier deux innovations majeures dans la manière dont les entreprises du secteur exploitent les possibilités économiques ouvertes par le numérique et les réseaux, lesquelles seraient-elles ?

Questions subsidiaires
• En vous projetant dans quelques années, quels effets ces innovations (ou d'autres auxquelles vous pourriez penser mais qui ne se sont pas encore manifestées) pourraient-elles avoir ?


Evoquer iTunes et l’ipod vient naturellement à l’esprit pour montrer à quel point le numérique peut propulser une offre grand public au firmament des réussites aussi incontestables que controversées. Mais je crois aussi et surtout qu’à force de parler d’internet, personne n’évoque assez la force du téléphone portable comme moyen exceptionnel de diffuser la musique et comme moyen de dégager des recettes substantielles. La France, à cet égard, avec le Japon, représente un cas à part. Dans la plupart des pays développés, le marché légal de la musique numérique est dominé par internet. En France, il l’est par la téléphonie mobile. Il y a fort à parier que l’écoute  nomade évoquée précédemment ne pourra qu’être renforcée. Il semble que l’adhésion du public à la fois pour cette écoute baladeuse et pour  payer la musique sur son téléphone soit solide. Il sera donc intéressant de voir dans les années qui viennent si, in fine, le modèle de la téléphonie mobile n’est pas plus attractif que celui des offres en ligne. Mais je crois aussi que les modes de consommation de la musique, sous l’effet des innovations technologiques en cours, seront très variés et il est douteux qu’un modèle s’impose : mobile, plateformes en ligne, forfaits de téléchargements, time out, écoute en streaming, peer to peer légal etc…., autant de systèmes à tester avant de déterminer ceux qui seront les plus attractifs. Pour une large part, je pense qu’ils cohabiteront de toute manière.


Question 3
En supposant qu'il subsiste un échange important de fichiers musicaux non commerciaux (couvert ou non par des dispositions de type « licence globale »), comment l'industrie musicale pourrait-elle retrouver les moyens de générer des revenus suffisants, afin de trouver le chemin de la croissance ?

L’industrie musicale, en lien avec ce qui vient d’être dit ci-dessus, doit pouvoir maîtriser pour chaque usage de la musique la négociation de ses catalogues. Il ne s’agit pas d’imposer aux autres une toute puissance, il s’agit de déterminer le niveau nécessaire de recettes à encaisser pour rentabiliser les investissements réalisés. Il s’agit ni plus ni moins d’un principe économique de base. Si le numérique remet à plat les pratiques sociales et engendre des innovations permanentes, il ne retire rien aux lois économiques immuables du marché sauf à vouloir supprimer le marché. On l’a bien vu avec la période folle de la bulle internet et de la valorisation absurde des startup à la fin du siècle dernier.

Question 4 optionnelle
Si vous deviez imaginer deux scénarii économiques d'évolution de l'industrie à 5-10 ans, un serait positif et l’autre négatif, lesquels seraient-ils ?

Si rien n’est fait pour stopper le marché parallèle de la musique illégale, rien ne sera possible sérieusement pour développer une nouvelle économie de la culture et la filière musicale s’appauvrira inéluctablement. Aucun acteur économique ne peut développer son activité dans un cadre de concurrence déloyale. Dans le même temps, on constaterait certes que de nombreuses productions pourraient sans doute continuer à se faire (home studio, mise en ligne de nouveaux talents par leurs propres moyens) mais la promotion ne suivra pas faute de labels  suffisamment puissants pour les faire connaitre. Or, ne l’oublions jamais, le problème de la filière ne tient pas au trop faible nombre de sorties de disques mais aux goulots d’étranglement que sont les médias et les outils de distribution pour faire connaitre au public les artistes. Et internet ne suffira pas à pallier ces difficultés : pour un Artic Monkeys connu sur internet combien d’autres restent inaccessibles ?

En conséquence, nous assisterons à un affaiblissement du secteur ce qui ne signifie pas sa disparition (il n’y a pas de crise générale de la musique) mais son incapacité à générer de la richesse. Il deviendra un secteur marginal incapable d’insuffler de l’innovation et de la diversité. Ou alors il tombera dans un régime généralisé d’aides publiques à outrance ce qui n’est pas forcément bon signe.

En revanche, si nous parvenons sinon à éliminer du moins à marginaliser la diffusion illégale de musique, nous pourrons retrouver un environnement de concurrence loyale et espérer alors retrouver des marges de manœuvres économiques seules à même de permettre les investissements dans le renouvellement et la diversité des répertoires. Dans ce scénario, les premiers effets positifs viendraient d’un double mouvement : les recettes générées par la téléphonie mobile insufflent un premier retour à meilleure fortune suivi de la mise en place ou de la consolidation de systèmes d’échange de musique légaux et d’autres outils de diffusion payants qui, attractifs, nuiraient aux outils illégaux, ceux-ci étant poursuivis devant la justice comme les Etats-Unis et l’Australie ont commencé à le faire.

Au fond, le scénario positif est fondé sur l’alliance et non l’opposition des différents acteurs : FAI, promoteurs de nouvelles technologies, fournisseurs de contenus.